Cela faisait maintenant six années que le
Moscovia avait sombré au fin fond de la mer de Norvège, emportant
avec lui deux cent trente-sept personnes. Les survivants ? À
peine cinq hommes qui avaient réussi à s’éloigner
suffisamment de la fureur du Monstre. Axel serait bien resté sur le
pont. Il avait vu la personne en qui il avait le plus confiance
être envoyé dans les bas-fonds glacés des mers nordiques. Il
n’avait pas pu le rattraper, lui envoyer un bout à temps, ni
mourir à sa place. Si ses matelots ne l’avaient pas poussé
sans ménagement dans le dernier canot en état de flotter, il se
serait laissé noyer à son tour. Il avait été réduit à devoir
regarder ses hommes, son navire et Lui se faire dévorer, couler, se
noyer… Sur les cinquante hommes qu’ils avaient pu
faire monter avec eux, cinq, devenus fous, étaient partis à la nage
vers une terre qu’ils n’avaient jamais atteinte. Trente
étaient morts de froid dans les jours et nuits suivantes, et dix
s’étaient suicidés une fois chez eux ne pouvant supporter de
vivre avec ce souvenir. Axel avait quitté l’Europe dans
l’espoir d’être soulagé par la longue distance qui le
séparerait de ses cauchemars.
« Non, non, non, pas le tissu !
Débarquez les caisses de poissons en premier ! »
s’exclama Axel de sa voix grave et puissante. Elle portait
d’un bout à l’autre de ce vieux rafiot qui lui faisait
office de lieu de travail. Personne ne pouvait ignorer ses ordres
et le déchargement des marchandises se faisait avec le plus
d’ordre possible. L’irlandais s’était trouvé un
nouveau travail grâce à la seule compétence où il excellait
autrefois : la navigation. Devoir troquer le commandement dans
un navire de trente-six canons, contre celui d’un petit
cabotier en mer des caraïbes, il n’y avait rien de plus
difficile. Mais il y avait pris goût. C’était une vie assez
calme, aux nuits certes courtes. Le climat pouvait faire mourir de
jalousie n’importe quel autre pêcheur européen et le rhum
était divin. Pourtant ce n’était pas assez pour combler son
remord et sa culpabilité, même s’il aimait sa nouvelle
vie.
Deux de ses anciens matelots l’avaient
accompagné de l’autre côté de l’Atlantique. Son ancien
bosco avait été le premier à soulever l’idée de ne pas le
laisser seul. Pour n’importe qui d’autre cet homme
proche des deux mètres, à la mâchoire extrêmement carrée, aux
épaules capables de soulevées trois tonneaux et aux mains de géant,
avait des allures de brute ou de tueur. Ses impressionnantes
favoris remontant jusqu’à ses joues et ses longs cheveux
coiffés en de nombreuses dreadlocks d’un noir profond
n’arrangeaient rien. Mais il n’y avait sur Terre pas un
seul homme aussi calme et sérieux que lui, même s’il pouvait
se montrer un peu simplet par moments. Le second à l’avoir
rejoint fut un simple matelot, d’à peine quatorze ans. Un
petit bout d’homme qui pouvait faire penser à un lutin avec
ses cheveux bruns toujours ébouriffés, sa petite taille qui lui
permettait de se faufiler partout et sa joie de vivre naturelle. Il
était orphelin et avait voulu naviguer sur le Moscovia pour fuir
l’orphelinat. Axel ayant lui-même connu cette enfance faite
de mensonges, d’oreilles tirées, de solitude, de bagarres, de
punitions douloureuses et de mutisme, avait tout de suite accepté
sa présence à bord. Il en avait fait son homme à tout faire
personnel. Sora touchait à tout à bord et savait tout faire,
c’était le matelot parfait. Ne voulant pas le laisser seul de
nouveau, Axel lui avait proposé de se joindre à eux, ce qu’il
fit avec une joie presque exagérée. Ainsi, amis d’infortunes,
amis de voyages et amis à bord, ils pensaient repartir de zéro avec
tout de même une sécurité amicale dans leur baluchon en cas de
besoin. Notre rouquin avait donc repris son poste de
capitaine sans grande difficulté. Le physique de Dilan lui offrit
sans surprise le poste de Bosco et Axel ne laissa aucun choix aux
autres membres de l’équipage en amenant Sora à bord. Un petit
équipage de quinze marins pour un navire qui dépassait à peine les
vingt mètres. Avec une coque rafistolée juste pour qu’il
puisse flotter sans trop de voies d’eau, des voiles qui
faisaient penser à de vieux draps trop usés et un mât dont chaque
réparation était encore parfaitement visibles, telles des
cicatrices qui témoignaient de l’âge et de l’état de
ce vieux caboteur. Pourtant c’était le navire le plus
rapide et le plus efficace de la mer des caraïbes. Son faible
tirant d’eau lui permettait d’entrer dans les criques
et les fleuves les moins profonds. Sa coque étroite lui laissait un
meilleur accès aux rivières. Beaucoup d’avantages qui
offraient à Axel et son équipage un revenu suffisant pour vivre
simplement et dans leur propre maison.
« Bon sang ! Le poisson
d’abord ! Vous voulez qu’il pourrisse ou
quoi ? Les fruits, les légumes et le tissu après !
Plus vite on aura tout débarqué, et plus vite on sera chez
nous »
Cette phrase était une motivation puissante.
Mais elle sonnait toujours d’une façon étrange entre les
lèvres d’Axel. Il était chez lui, il ne se sentait bien nulle
part ailleurs. Alors pourquoi n’arrivait-il pas à s’en
persuadé vraiment. Une silhouette sur le quai lui fit retrouver le
sourire. Il aidait déjà à tout débarquer, mais il se trouva un
regain de vivacité. Dilan regarda alors à son tour. Il se mit à
rire de façon puissante avant de s’exclamer à son
tour :
« Les gars, si le capitaine n’est pas
à terre dans l’heure je peux vous assurer que l’on
connaîtra une mort lente et douloureuse ! »
L’équipage se mit à rire, tout en
s’activant davantage. Sora sauta de toute son agilité de la
coupée sur le quai pour rejoindre la jolie silhouette avec un grand
sourire aux lèvres.
« Mademoiselle Fran ! C’est
gentil d’être venu nous voir !
- Sora… C’est juste Fran pour
toi.
- Mais vous êtes comme une Lady. J’peux
pas.
- SORA ! Les caisses n’ont pas encore
de jambes n’est-ce pas ? Demanda Axel avec une pointe
d’impatience.
- Non…
- Alors il faut les aider à quitter notre bord.
Actives-toi !
- Oui Capitaine ! »
La jeune femme se mit à rire discrètement. Ses
longs cheveux blonds, décolorés naturellement par le soleil,
venaient dissimuler la peau tannée de ses épaules. Elle était
grande, avec des courbes féminines propres aux Antillaises malgré
ses origines françaises, et elle avait une vraie taille de
guêpe. Sa posture droite et son visage souvent sérieux lui
promettaient un charisme qui imposait le respect. Pourtant, avec
son visage ovale, son petit nez recourbé et ses lèvres sensuelles
joliment rosées, on pourrait presque la croire femme-enfant. Les
apparences sont souvent trompeuses et il n’existait pas de
femme plus adulte que Fran. Elle ne portait qu’une longue
robe en dentelles blanches sans manches, à bretelles fines. Le
petit vent découvrait légèrement ses longues jambes galbées
appuyées sur de simples sandalettes spartiates. Elle se tenait
devant la coupée, prête à accueillir les marins revenus de leurs
échanges marchands. À bord, ils étaient tous jaloux de
l’homme qui avait réussi à apprivoiser une telle beauté, et
cet homme ils le connaissaient tous. À peine la dernière palette
déposée sur le quai, il descendit du vieux navire en sautant
directement depuis le pont pour arriver à quelques pas de la jeune
femme. Il l’attrapa par la taille et la souleva sans grande
difficulté du sol pour la faire tournoyer dans ses bras, heureux de
la retrouver. Elle passa ses mains dans ses longs cheveux roux
avant de l’embrasser avec amour. Axel n’avait peut-être
pas tout oublié, mais il avait enfin réussi à tourner la page grâce
à Fran.
Quelques hommes de l’équipage restèrent à
bord pour finir de nettoyer la cale du navire tandis que les autres
se précipitaient à la taverne la plus proche et qu’Axel et sa
compagne rentrèrent tranquillement pour profiter l’un de
l’autre. Ils habitaient à l’extérieur de la petite
ville portuaire, à la naissance d’une montagne de
l’île. Leur petite maison coloniale surplombait la
ville et leur offrait une vue magnifique sur la mer. C’était
une vieille maison datant des tous premiers colons de l’île.
Quand Fran et Axel décidèrent d’habiter ensemble elle se
chargea elle-même de rénover entièrement la maison. Sans étage,
elle comptait tout de même un très grand porche et de belles et
larges fenêtres permettant une luminosité permanente dans la
maison. Bien qu’assez petite elle était construite sur un
immense terrain qui leur permettait d’avoir une culture de
canne dont s’occupait la jeune femme, ainsi qu’un
second pavillon entièrement construit par le couple pour accueillir
l’atelier de fabrication du sucre, et deux chevaux endurant
pour se déplacer librement sur l’île.
« Oh, tu as repeint tous les
volets.
- Oui, je m’ennuyais. Tu aimes ce
bleu ?
- Il est parfait. Tu devrais aussi
t’occuper de notre rafiot si tu t’ennuies tant. Tu es
bien meilleure maçonne que nous tous réunis.
- Je te connais trop bien, si je fais ça tu
resteras encore plus longtemps sur ton bateau, et un mois je trouve
déjà ça bien assez long. »
Elle lui tapota le bout du nez en souriant
malicieusement. Elle était grande, presque aussi grande
qu’Axel, elle n’avait nullement besoin de monter sur la
pointe de ses pieds pour le regarder droit dans les yeux. Pour
toute réponse, il la souleva du sol, la portant dans ses bras. Elle
s’accrocha à son cou et l’embrassa une nouvelle fois
tandis qu’il franchisait le seuil de la porte d’entrée.
Il l’emmena directement dans leur chambre, la déposant sur le
lit et s’allongeant sur elle. Sa petite robe était en réalité
suffisamment transparente pour deviner sa peau caramel, ainsi que
ses dessous.
« Je devrais me fâcher de vous voir vêtu si
légèrement, Madame.
- Désolé monsieur, j’étais tellement
pressée que je suis restée en pyjama.
- Je vous préfère largement en corset, baleine
et jupons.
- Certes, mais… Dit-elle en venant lui
murmurer de façon suave à l’oreille : c’est
beaucoup plus compliqué à enlever. »
Elle glissa ses mains sous la chemise
d’Axel alors que ce dernier venait de perdre le débat. Encore
une fois vaincu par ces arguments implacables, et ses yeux bruns si
expressifs, il se tut et déposa un doux baiser dans son cou,
respirant son parfum et savourant du bout des lèvres sa peau chaude
et satinée. Elle lâcha un léger soupire. Il remonta ses lèvres à la
naissance de sa mâchoire, continuant de l’embrasser avec
délicatesse, se frayant un petit chemin jusqu’à ses lèvres
fines et sucrées. Le baiser devint rapidement passionné. Fran
commença à lui enlever cette chemise qui lui empêchait
l’accès à son torse musclé, alors qu’Axel caressait la
cuisse de la jeune femme en remontant à chaque fois un peu plus
vers sa hanche, et soulevant davantage la robe blanche si légère.
Elle se redressa alors, pour mieux lui retirer sa chemise et le
serrer contre elle. Ils étaient sur un nuage, à plusieurs lieux du
présent et du temps. Plus rien ne comptait pour eux. Ils
savouraient l’instant, sachant aussi bien l’un que
l’autre à quel point ce moment était précieux. Axel souleva
sa jolie robe. Elle glissait sur sa peau comme du satin avant de
s’envoler à l’autre bout du lit. Il pouvait enfin
caresser son ventre et sa poitrine. Il la sentait palpiter
d’envie sous ses mains. Son corps commençait à
s’onduler pour l’inviter dans son jardin secret. Elle
lui appartenait entièrement, autant qu’il s’offrait à
elle.
Quand finalement ils se retrouvèrent tous deux
nus, l’un sur l’autre dans une étreinte pleine de
tendresse, ils prirent le temps de s’admirer mutuellement, de
se détailler, de se contempler. Axel caressait du bout des doigts
son visage de poupée, sa gorge d’oiseau, sa divine poitrine.
De son côté, Fran se plongeait dans son regard émeraude si
expressif, elle avait sans cesse envie d’embrasser ses lèvres
fines et voluptueuses. Ses mains se baladaient sur son corps,
redessinant chacun de ses muscles graciles. Les cheveux épais et
longs du jeune homme tombaient sur ses épaules et chaque fois
qu’il venait embrasser une partie du corps de la jeune femme,
ces derniers offraient une nouvelle caresse qui la faisait
frissonner. Bientôt cette douceur, fut remplacé par une ardente
passion qu’il ne purent plus réfréner. Ils s’y
abandonnèrent, s’offrant au désir et au plaisir. Les baisers
se firent plus lourds, plus insistants, les langues pénétrèrent les
lèvres entrouvertes par l’envie de s’adonner. Deux
corps en ébullitions étaient en train de fusionner pour ne faire
plus qu’un. Un seul corps dicté par l’ivresse et
l’extase. Les gémissements se firent plus poussés dès lors
qu’Axel s’immisça entre les hanches de sa compagne. Une
danse exaltée les emmena tous deux au pays de la délectation et de
la jouissance. La moustiquaire en prenait des allures de voiles des
délices.
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